Notes de discussion (2) : L’État au Proche et Moyen-Orient : Enjeux épistémologiques et politiques

Il est nécessaire d’étudier les modèles anciens et ‎modernes de la formation des identités du « sujet politique » en Moyen et Proche-Orient, et ‎d’identifier le rôle de ces modèles dans la formulation de la mémoire collective. Ces identités ‎se caractérisent souvent par l’incertitude et l’ambigüité et se superposent (arabe, palestinienne, kurde, turque, persane, juive, chiite, sunnite, etc.). ‎

Les modalités de la formation de certaines de ces identités‎‎ (religieuses, linguistiques, nationales, régionales, etc) connaissent des évolutions ‎interdépendantes et/ou séparées dans le temps-espace historique.‎
Il est nécessaire d’examiner les différents contextes internes dans lesquels ces ‎identités évoluent, leurs formes d’autonomisation, de séparation, de reformulation.

Nous proposons l’hypothèse de l’interdépendance de ces identités dans la ‎diversité-spécificité.

Nous privilégions ici une approche critique des tendances actuelles de ‎politisation de ces identités, qui s’appuient sur des contradictions et des différences construites qui séparent des identités depuis ‎longtemps inter-mêlées (les Identités-États-Empires hégémoniques Turco-Ottomane et ‎Persano-Séfévide n’ont jamais réussi à homogénéiser les peuples sous leur domination). ‎

D’une part, il s’agit de remettre en question certains concepts dominants en adoptant ‎le point de vue des « Peuples-Sans-États » vivant à l’intersection des États existants, aux carrefours ‎des frontières et aux marges des centres identifiables politiquement et culturellement.

Il s’agit ‎alors de remplacer le paradigme « Nation-National » souvent placé au centre par les ‎paradigmes de la pluralité des « Peuples ». ‎
Ce déplacement mobilise les échanges intellectuels, artistiques, littéraires, etc. qui s’opèrent à ‎travers les barrières dites « molles » et inter-pénétrables (et modifie le sens des mouvements de la traduction).‎

Dés lors, il devient possible de repenser une série de concepts tels que les frontières, ‎l’exil, la diaspora, le déplacement, l’unité et la souveraineté, et de proposer des ‎catégories alternatives telles que l’hospitalité, la solidarité et le vivre-ensemble dans ‎un système politique post-national.

Les identités spécifiques, dans un système politique favorisant une identité-citoyenne ouverte telle l’expression majeure de l’individu-e-libre, n’encombrent en aucun cas ‎l’harmonie et la paix civile nécessaire pour le vivre-ensemble.

Il nous faut examiner les motifs qui créent « l’Autre » selon les idéologies nationalistes comme « le perturbateur » des identités collectives établies.
Nous soutenons que ces « troubles » ‎identitaires mutuels doivent être un champs d’étude, tant au plan scientifique ‎qu’au plan des pratiques sociales et politiques.‎

D’autre part, il est nécessaire d’intégrer les points de vue historiques et contemporains, ‎et ainsi éclairer la façon dont le présent est aussi le produit de son passé. ‎

L’accent doit être porté sur ce double mouvement du temps présent-passé dans la production de ‎modèles d’identités à travers les déplacements dans l’espace-temps : un mouvement ‎perpétuel entre les différents groupes notamment à travers les espaces géographiques ouverts ‎non-soumis aux pouvoirs étatiques dans certain cas et/ou malgré ces entraves étatiques dans ‎d’autres cas. ‎

Ce sont des approches critiques telles qui permettront de surmonter la rigidité des vieux concepts académiques ‎et politiques « étatiques » et « nationalistes » dominés par les préjugés coloniaux, par les ‎prétentions à la suprématie « raciale », afin d’ouvrir le champ des idées à la réflexion critique ‎décolonisée et désétatisée.‎

Notes réunies par Naji El Khatib, Juin 2017.

Notes de discussion (1) : Épistémologie et politique – Recherches en Proche et Moyen-Orient

Le séminaire « Épistémologie et politique – Recherches en Proche et Moyen-Orient » confronte des approches des transformations du Proche et Moyen-Orient dans ses relations avec le global, et développe des démarches de réflexion et de réalisation transdisciplinaires à partir des situations, des récits, des représentations, des pratiques. Elles sont les analyseurs des multiples formes de vie et d’expérimentations du commun, des redistributions des territoires et des conflits, de la violence de la guerre et des oppressions historiques, et catalyseurs de nouvelles pensées du politique, du social et de la critique des savoirs.
Il confronte un corpus élargi dans les sciences humaines et sociales vers les Art & Média et les études politiques et décoloniales dans un contexte d’échange international.

Nous devons reconsidérer les différentes dimensions des conflits en Proche et Moyen-Orient (leurs dimensions locales, régionales, internationales, leurs intrications), à l’intérieur du jeu des logiques imposées par la globalisation néolibérale, et les constructions discursives, politiques, sociales, etc. dans les multiples formes de vie et les expérimentations des mouvements qui ont traversé la décennie.
Espoirs de démocratie et de liberté déçus, révolutions écrasées muées en guerres civiles, reconfigurations et perpétuations des mêmes conflits internationaux, restaurations de régimes néolibéraux ultra-conservateurs. La réouverture de l’Iran dans ce contexte serait ainsi une simple prérogative des marchés. Puis, le récent coup d’État en Turquie, la destruction finale d’Alep, confirment une réitération de la violence.
Dans le global, les situations Kurde et Palestinienne particulièrement font paradigme d’une nécessaire continuité de la critique de la colonisation et du modèle de l’État-nation, avec les diverses formes proto-, para- et supra-étatiques (militaires, entreprenariales, humanitaires, etc.) qui à la fois le minent et le continuent. Imbriquées aux autres unités territoriales, ces régions du Proche-Orient connaissent une intensification des situations remettant en cause les modèles sociaux, politiques et économiques etc. dominants.

Les ‘nouvelles formes d’agir politique’ et les productions théoriques du post-national, les langages de la mémoire par delà la violence, la construction des appartenances multiples, l’expérience des frontières, les politiques des savoirs et de la traduction sont les questions auxquelles nous proposons de nous intéresser.

La condition hétérotopique des savoirs de l’exil et du déplacement, dans ce que Said a appelé les ‘théories voyageuses’, comme condition permanente, et la production, la traduction, la transmission, la réception des savoirs selon cette condition, au travers des multiples frontières striant certaines régions du Proche Orient dans leur connexité avec le global (intensifiée par la guerre et son haut niveau de régime économique) confronte la nécessité de reconstruction permanente de la société. Zones libres et occupées, zones de paix et de conflit, d’embargo et de libre-échange, frontières régionales, nationales, puis enclaves, camps, check-points, murs, etc. épuisent toute tentative d’une seule carte. La multiplicité des façons de traduire, selon une haute intensité de la traduction, produit un territoire changeant, discontinu, et une condition hétérotopique partagée.

La construction permanente de la société, entre utopies d’une autre société à venir, et hétérotopie des conditions de l’exil et du déplacement, des régimes autoritaires, des régimes néocoloniaux, et des conflits, interroge les constructions de l’histoire. Ceci rend nécessaire la cartographie des récits, des situations, des expériences, des pratiques inscrites dans les temporalités des parcours singuliers et de la mémoire collective.
Cette cartographie, ou plutôt cette généalogie critique et constructrice de la société s’élabore par les marges, les contradictions et les formes de résistance. Elle est dés lors partielle et subjective au sens d’une non extériorité à cette cartographie ou plutôt à cette généalogie. Ceci est tant un choix épistémologique et critique, d’une micro-histoire, et d’une micro-sociologie, d’une positionnalité dans le savoir, qu’inhérent aux censures dans l’histoire, la culture, la langue, etc. par les institutions et les États.

Nous devons reconsidérer tout ce qui se traduit, entre néolibéralismes, économies de guerre, et les différentes formes de censure et de répression etc., en termes de religions, cultures et idéologies, où chacun de ces termes et leurs relations se trouvent en permanence déplacés, et resignifiés à l’intérieur des systèmes symboliques, des systèmes sociaux, et qui ne leurs sont pas pour autant réductibles.

Par ailleurs, tout comme l’exil, en des exils de l’intérieur et de l’extérieur ou les différentes formes d’extra-territorialisations actuelles, avec la modularité des droits, et non-droits, cette autre condition liée à la globalisation de la construction des appartenances multiples qui reconstruisent d’autres échelles internationales dans le local, le translocal, et qui agit aussi dans la production, la traduction, la transmission et la réception des savoirs est de plus en plus contradictoire à une géopolitique asymétrique et une logique des États-nations et de leurs structures supra-nationales, de leurs politiques aux frontières.

Différentes confluences dans les mouvements, les pensées, les expérimentations, avec la critique des hégémonies économiques et des États-centrismes postulent d’autres projets sociaux, politiques, économiques, etc. C’est ce dont nous voulons parler lorsque nous employons le terme de production du post-national : la déconstruction des États-centrismes sous les formes de l’État-nation moderne, mais aussi de toutes les autres monismes centrés sur l’État comme concept tels que l’unicité de la nation, de la société, la culture, le marché, l’ordre juridique, l’histoire, etc. vers des problématiques de la pluralité des processus dans les systèmes sociaux, politiques, économiques, etc., de la complexité de ces processus et de ces systèmes, de la multiplicité des sites de leurs constructions et de leurs contestations. La notion de l’autonomie politique moderne eurocentrée est ainsi profondément remise en cause qui reposait sur l’unicité d’une relation entre un régime d’historicité et l’à priori du politique et du pré-politique, et de là, d’un post-politique.

Les mouvements des dernières décennies, en particulier les mouvements féministes ont changé la notion de politique, où l’intégrité du corps, des affects, de la réflexion et de la sensibilité, des parcours personnels et collectifs importe, et oriente vers d’autres sens, d’autres mémoires (d’autres qualités physico-psychiques et cognitives) et des qualités littéraires, esthétiques, relationnelles, etc.
Le printemps des mouvements en Proche et Moyen Orient, Maghreb et Makrech, a été un laboratoire social et politique où c’est la dimension de la vie quotidienne qui a été à la fois le point de départ, et par delà les échecs, son plan de continuité.
Cette intégrité est l’une des prémisses de la démarche de ce projet, à partir de quoi la confrontation aux références à l’histoire passée et présente engage à de nouvelles formulations, et de nouvelles pensées du politique, du social, et de la critique des savoirs.

Notes réunies par Béatrice Rettig, Février 2017.